Conférence et présentation du Livre « Echarde dans la Chair, éloge de la sainteté ordinaire »par le Frère Jean-François Noëlà la salle paroissiale de Trets le mercredi 21 septembre à 20 h 30

Nous connaissons bien le Frère Jean-François Noël puisqu’il était venu nous faire cette remarquable conférence à Cotignac, il y a deux ans. Prêtre et psychanalyste, curé de la paroisse d'Istres, le frère Jean-François viendra nous présenter son livre « Echarde dans la chair, éloge à la sainteté ordinaire » dans lequel il développe l'idée originale d'une secrète parenté entre nos blessures et ce que devrait être notre sainteté. Selon lui, la sainteté, loin de tomber du ciel, naît dès lors que l'homme va puiser au plus profond de son humanité, jusque dans ses blessures. Ainsi se dessine un beau chemin vers la sainteté, bousculant nos "pieux" préjugés...
Conférence du Frère Jean-François Noel
« Les blessures de notre existence
devenues chemin de Dieu »
Cotignac, le 25 avril 2010
Ecouter la conférence du Frère Jean-François NOEL
C’est curieux, d’ailleurs, je vais prendre un peu votre thème à rebours.
Parce qu’au fond aimer c’est bien, mais ça peut faire souffrir… Et le charmant époux que vous avez à votre gauche, ou votre droite, ça dépend, ou la conjointe, derrière vous ou à cinq mètres derrière, ça dépend de l’âge du couple. C’est celui avec qui vous avez pris le risque qu’il puisse vous faire souffrir, et c’est certainement celui qui vous fera le plus souffrir. Cela peut paraître incroyable, mais c’est ainsi. Quel sens cela peut-il prendre ?
C’est pareil avec Dieu, quand on prend le risque de s’approcher de quelqu’un, qu’il soit de l’autre côté du visible, ou dans le visible, on prend le risque d’une ouverture et donc d’une vulnérabilité. Et d’ailleurs c’est cela qui fait – il doit y avoir un ange qui n’est pas d’accord parce que j’ai un sifflement dans l’oreille– que l’on prend le risque d’être blessé. Il y a des jours où on pourrait se demander pourquoi il était nécessaire de passer par cette vulnérabilité…
Samedi dernier, dans ma paroisse, je célébrais le mariage de deux jeunes « loulous »… je voyais bien qu’ils n’étaient pas prêts. J’avais envie de mettre au bas de leur dossier « immaturité spectaculaire », je vais peut être le mettre quand même d’ailleurs. En même temps je comprends qu’il y ait du ludique autour du mariage. Mais la question silencieuse n’est-elle pas : Comment vont-ils tenir ? ». , Pour les préparer quelque peu, je leur disais quand « on choisit quelqu’un », on ne choisit pas quelqu’un, on le reconnaît. Les fiancés ne se choisissent, ils se reconnaissent. Je pense que les anciens peuvent acquiescer, c’est pareil dans l’engagement religieux ou sacerdotal, on reconnaît que cette personne-là ou Dieu en personne, qu’on n’a pas forcément rationnellement choisi d’ailleurs, sera celle qui me donnera à être le plus moi-même et que quand elle n’est pas là, ou que quand il n’est pas là, je ne peux pas faire advenir ce que je suis, parce que j’en n’ai pas la clé.
C’est pour cela que je pense que le nom du mariage, le vrai nom intime du mariage est le suivant « je deviens ce que je dois être quand tu es là ». Le problème c’est qu’au bout d’un moment on ne sait plus qui est qui. Au bout de 40 ans de mariage le mélange est tel – moi quand j’étais petit je croyais que les charcutières épousaient les charcutiers, c’est d’ailleurs vrai, mais avant d’être charcutière elle était peut être autre chose. Mais je pensais que les gens s’assemblaient, se mettaient ensemble parce qu’ils se ressemblaient. Pas du tout, ce n’est qu’au bout d’un moment ils finissent par se ressembler. Parce qu’il y a eu cette « pénétration » – au sens symbolique du terme – de l’un dans l’autre, et que « ce qu’il est m’a fait naître à moi-même ». Peut-être que je ne le reconnais pas toujours et que ce qu’elle a été en bien et en mal, m’a fait naître comme homme ; que ce qu’elle a été comme femme et comme mère m’a fait naître. Mais je crois que le nom intime de l’engagement, ce que nous avons vécu Brice et moi avec Dieu – je crois qu’on peut le dire aussi par rapport à Dieu, je vais devenir ce que j’ai à devenir quand tu es là et quand je ne deviens pas quand tu n’es pas là. Pourquoi ?
Parce que c’est l’autre qui a la clé de mon intériorité. Je n’ai pas la clé. Le principe même de ma vie intérieure, de ce que je porte comme secret, c’est l’autre qui l’a, et le pire est qu’il ne sait même pas qu’il a la clé. Mais il m’est un envoyé afin que je devienne ce que je pressens pouvoir être.
Quand on s’engage l’un envers l’autre, comme Dieu s’est engagé avec moi – j’espère – et que j’essaye de m’engager avec Lui, c’est effectivement qu’Il a cette sollicitude de me faire naître à moi-même. Evidemment, comme toute naissance – vous le savez mesdames – il y a un passage par une mort non prévue, par quelque événement qui va faire mal. Ce n’est pas que je veuille justifier cette blessure. Et pourtant quelque chose, que j’avais pas prévu de faire mourir, et sans quoi je ne pourrais pas être un vrai vivant.
C’est un sujet qui m’est cher parce que comme « psy » ou comme prêtre, je suis sensible à ce dont souffre les hommes et les femmes et je m’aperçois qu’il y a une blessure que Dieu ne veut jamais guérir. En tout cas moi j’en ai une, je ne vous dirai pas laquelle ça ne vous regarde pas, même si vous me mettez sous la torture. D’ailleurs je ne suis pas le seul, Saint Paul l’a dit dans une petite phrase que je trouve magnifique : « Dieu a mis dans ma chair une écharde ». Je viens de finir d’écrire un livre sur le sujet. Donc j’ai réfléchit à cette écharde parce que, même comme thérapeute, on ne pet aller jusqu’au bout d’une parfaite guérison. Comme on le dit dans ce métier, on ne guérit pas, on aide les gens à épouser cette blessure, à e faire une vie. D’ailleurs quelque chose qui rejoint la vie chrétienne, c’est qu’on n’est pas complètement guéri, moi je suis comme Paul, j’ai demandé par – lui c’est trois fois – moi c’est mille, je vous donne tous les trucs : Lourdes, des retraites, le jeûne (pas tellement, j’y arrive pas vraiment). J’ai demandé à Dieu de m’enlever cette épine et Il ne me l’a pas enlevé.
Et non pas qu’il ait été indifférent à d’autres demandes. Et même des choses que n’avais pas prévu qu’Il s’y intéresserait, Il les a exhaussé. Sur tout ce que j’ai demandé et surtout quand j’ai renoncé à être entendu… je l’ai été, à sa manière, évidemment !
Mais je veux parler de cette chose là qui empoisonne intérieurement la vie, qui vraiment si je pouvais m’en débarrasser je serais le plus heureux des hommes, et nous avons chacune la vôtre. Apparemment, personne ne dit rien, car chacun pense à ses petites affaires, chacun en fait le tour, et souvent cela peut être un peu lié à l’autre, même pas mal lié à l’autre. Parce que, bizarrement, l’homme ou la femme qu’on aime appuie, malgré lui, sur l’écharde.
Il suffit d’avoir eu mal une fois à une dent, pour savoir que l’on passe toute sa journée à vérifier avec son doigt qu’elle est toujours là, et qu’elle fait toujours mal. Curieux non ? Et bien c’est pareille, il suffit que vous vous approchiez de l’autre pour que ce que vous avez comme poison intérieur, se mette à vibrer, fasse mal. Alors, ou Dieu est sadique, ou Dieu a beaucoup de dossiers, ou Il y a du retard au paradis, comme dans toutes les administrations.
Ce qui est encore plus curieux que, si on se racontait son écharde, les autres de nous dire que nous sommes bien bêtes de nous en faire. Mais nous savons combien cela empoisonne la vie. Cela relève peut-être du vice ou du fantasme inavouable : « je ne supporte pas les dames qui ont un chapeau vert » - cela tombe bien il n’y en a pas ce soir – mais voilà, cela peut être n’importe quoi. Ça peut être des choses, qui au fond, vous empêchent de vous satisfaire pleinement de la vie que vous avez reçue, et vous croyez que sans cette écharde la vie serait plus facile, et que vous seriez plus aimable, et que vous seriez moins en colère et moins angoissé, et que vous «seriez plis facile à vivre », ce que pense votre conjoint.
J’ai donc essayé de réfléchir pourquoi Dieu, s’il y a une logique, une raison, une sagesse en Dieu, pourquoi Dieu a laissé à Paul cette écharde. Il existe dans une phrase extraordinaire 2 Cor 12 : « Dieu a planté en ma chair une écharde afin que je ne m’enorgueillisse pas - c’est d’ailleurs un mot sur lequel tout le monde hésite à la lecture générale, donc il faut le répéter - J’ai donc demandé par trois fois que Dieu me l’enlève, et Il ne l’a pas enlevée – je le cite de mémoire – et – les deux phrases qui suivent sont les plus belles de la vie chrétienne – Dieu lui a répondu : « Ma grâce te suffit. C’est Ma force qui se déploie dans ta faiblesse. »
Alors partant de ça, deuxième constat, j’ai lu, il y a deux étés, les écrits intimes de Mère Térésa, qui m’ont mis en colère, non pas contre elle, mais contre Dieu. Puisqu’elle a vécu trois ans de délice de contact avec Dieu et cinquante ans de ténèbres. De ténèbres vraiment complètes au point qu’elle hurlait dans sa prière à Dieu qu’Il l’enlève de ces ténèbres, qu’Il lui ôte cette obscurité de son cœur. J’ai refermé le livre avec colère en disant, comme Sainte Thérèse d’Avila qui disait à Dieu, « à la manière dont tu traites tes amis, on comprend que tu es si peu ! » – c’est à peu près la réponse que je me faisais.
Après coup, je constatais qu’elle n’avait jamais, bizarrement désespéré, jamais. Alors, ou elle est très courageuse, ou alors c’est autre chose. Et puis j’ai eu cette intuition, il y a peut être un lien secret entre ce dont elle souffre et ce qu’elle apporte aux autres. En l’occurrence, certes elle a vécu l’abandon de Dieu, mais qui a-t-elle aidé ? les abandonnés.
C'est-à-dire, pour aider efficacement quelqu’un, il faut être de la même blessure. Pour qu’elle ait pu entendre à ce point l’appel des agonisants de Calcutta, il a fallu qu’elle vive quelque chose de cette agonie face à Dieu. C’est l’effet de la résonnance. L’effet de l’écharde. Si Dieu lui a laissé cette écharde énorme, ce n’est pas qu’une écharde, c’est un pieu… - d’ailleurs le mot grec « scolops » veut dire pieu. Nous, nous contenterons d’une écharde, d’un pal, même. Si Dieu a laisser dans la vie de mère Térésa ces immenses ténèbres, non pas pour la retenir sadiquement, c’est parce qu’elle pouvait entendre à travers ce qu’elle vivait avec Lui, ce qu’elle pouvait donner aux autres. Il y a une parenté entre ce que nous pouvoir apporter et ce dont nous souffrons intérieurement. Encore faut-il que nous ayons désigné notre écharde – c’est d’ailleurs une écharde liée à l’amour, liée au fait d’aimer – il faut donc que nous ayons identifié ce dont nous souffrons et c’est peut être là que s’écrit, se dessine notre vocation personnelle de sainteté.
Donc pour moi les saints ce ne sont pas uniquement ces braves gens qui sont dans nos églises statufiés, ou dans les vitraux, et qui sont bien sages, immobiles. Pour moi la sainteté c’est vraiment cette réponse originale, singulière, personnelle, que personne d’autre n’a jamais faite ; et ce que je pourrais faire de mon humanité. C’est pour cela qu’il y a les saints d’un moment et les saints d’un instant. Et une caissière, au magasin Auchan d’Istres qui réussi à faire de ce lieu, que vous imaginez « magnifique », un lieu d’humanité, elle est aimable avec tout le monde ; elle est incroyable, à chaque fois que je passe, je vérifie qu’elle est gentille et elle. Et essayez d’être gentil à Auchan d’Istres, essayez deux minutes. Et elle fait de ce lieu - je ne sais pas si elle est sainte à côté, peut être que c’est un monstre, mais je ne crois pas - mais elle, en cet endroit, elle, elle a planté une part d’humanité. Presqu’invisible, une décision qu’elle a prise qu’elle serait aimable, accueillante, bienveillante, attentionnée avec les gens. D’ailleurs il y a plus de monde à sa caisse qu’à d’autres quand elle est là. Et donc pour cela je défends la sainteté de l’ordinaire. Même si on est saint que deux minutes, cela compte pour l’éternité.
Encore faut-il que nous ayons fait l’hypothèse qui est la suivante, c’est qu’il y a un lien entre ce qui m’est laissé comme écharde et ce qui pourrait m’indiquer la réponse de ce que je pourrais faire de mon humanité. Identifions l’écharde, cela peut être un défaut personnel, une maladie, des angoisses, mais ça peut être aussi ce que provoque l’autre, parce que souvent c’est toujours en lien avec ce qu’est l’autre. Au fond le conjoint ou la conjointe ou le frère, c’est quand même celui à qui l’on fait le plus payer son angoisse. Alors il y a peut être derrière une première leçon qui serait la suivante, c’est que – moi j’ai vu des communautés entières se battre sur la longueur d’un cierge, avec des gens par ailleurs très intelligents. Ou se battre sur la couleur d’une étole. La disproportion est toujours le signe d’angoisse. Et que dans la vie de couple, il y a bien eu un moment où vous vous êtes mis dans une telle colère, vous êtes devenu ce monstre incroyable parce que la poubelle a été déplacée de trois centimètres là où il ne le fallait pas. C’est les dames qui rient, messieurs je peux vous en inventer d’autres… Mais remarquez l’écharde est liée à ce truc inavouable, ridicule, qui nous déclenche incroyablement des angoisses archaïques, infantiles. Alors je crois que la première leçon du saint c’est la suivante : je n’ai pas à faire payer mon écharde aux autres. Autrement dit, ce n’est pas moi qui l’ai inventé d’ailleurs, l’angoisse va s’arrêter ici. Elle s’arrêtera à moi. C’est la chose la plus difficile, regardez la vie des saints, jamais ils n’imposent. Et je pense qu’ils ne sont pas ni sans angoisse, ni sans écharde, ni sans vice, ni sans je-ne-sais-pas-quoi, je ne crois pas ça. Par contre il y a quelque chose qui s’arrête à eux : je ne veux pas être le lieu de la contagion, l’angoisse c’est la contagion. Le matin vous vous levez, vous êtes de mauvaise humeur, je ne sais pas pourquoi, vous faites passer cette mauvaise humeur à votre mari qui, rencontrant la boulangère, trouve que le pain est finalement dégueulasse et que d’ailleurs il a envie de lui dire parce que ça fait des années que… et de fil en aiguille je ne sais pas quoi. Mais vous avez vu la contagion, elle est immédiate. D’ailleurs vous avez vu la société elle est dans une contagion d’angoisse actuellement. Hier je passais, pour faire un mariage à Istres, dans le vieil Istres, j’avise un monsieur qui est sur son toit et je lui pose la question – je n’étais pas en col romain, j’avais mon aube pour célébrer le mariage – je l’avise, comme on avise en Provence, je lui dis : « Monsieur, vous avez des tuiles qui sont cassées » ; il me dit : « mais tu es qui toi, toi que tu me parles, je te connais même pas ».
L’angoisse s’arrêtera à moi, c’est déjà la première leçon. Parce que combien nous faisons payer aux autres nos propres angoisses parce que nous n’avons pas – le problème c’est l’identification de cette angoisse, cette écharde – il y a une phrase du Christ qui est terrible : « prends ta croix et suis moi ». Nous nous croyons avoir lu : « accepte de souffrir et ça ira mieux après ». Ce n’est pas ce qui est écrit. En fait ce qui est écrit : « prends ta crois et suis moi », il y a deux verbes actifs déterminants, prends ce qui te paraît t’empêcher de marcher et marche. Au fond nous attendons d’aller mieux et d’être un peu parfait pour aller vers l’évangile, alors que nous devons y aller, même si c’est en boitant, même si c’est en rampant, nous irons. Il vaut mieux y aller en rampant que de ne pas y aller du tout. Et même s’il faut que je claudique parce que j’ai mal à cette écharde qui m’empêche de marcher correctement, même s’il faut que j’y aille, etc. C’est ça que le Christ dit : « prends ce qui apparemment est un obstacle à ta marche et marche avec. » Il ne dit pas de l’enlever. Il dit, contrairement aux apparences, ce qui te paraît l’obstacle de ta vie que ce soit la croix générale – en fait l’écharde c’est un petit bout de la croix, pour parler métaphore, c’est un petit bout de la croix plantée dans notre cœur, notre chair – donc ce qui fait apparemment mal, je peux en faire quelque chose. Ce n’est pas que j’aurai moins mal, enfin d’une manière indirecte, vous allez voir vous comment. En fait cette idée m’est venue non seulement de mère Térésa, donc de la parenté entre ce dont elle souffre et ce qu’elle donne - incroyable quand vous ne saviez pas qu’elle souffrait de ces ténèbres. Jamais aucune photo de mère Térésa ne trahit les ténèbres dans lesquels elle était, jamais. Au contraire, son visage a l’air lumineux, transfiguré avec toutes ses rides au point qu’on a l’impression d’y lire toute l’histoire du monde. On a envie de l’embrasser comme une bonne pomme ratatinée qu’elle est, tellement elle paraît bonne, sereine. Hors elle vivait à l’intérieur des ténèbres, donc ces ténèbres ne sont pas des ténèbres qui l’ont empêché de vivre mais qui , presque paradoxalement ont irrigué l’écoute et attisé cette résonnance qui lui ont permis d’entendre vraiment ces pauvres.
Et quand vous lisez la vie des saints, il y a toujours un écho incroyable entre ce dont ils ont souffert et ce qu’ils ont donné aux autres. Parce que plutôt que de le faire payer, c’est une manière d’aiguillonner notre être pour qu’il soit généreux. Ce dont je souffre, je peux en faire non seulement une offrande, mais je vais l’utiliser comme « m’obliger à aller vers l’autre ». Je deviens le mendiant
Il y aurait donc une secrète parenté entre ce que Dieu nous laisse et ce que nous pouvons. Il sait que si il nous l’enlevait, nous risquerions de nous endormir, et devenir cette chose tiède, molle, satisfaite. C’est un peu comme si il fallait tenir une certaine dose d’insatisfaction, d’une certaine frustration qui nous empêche de ne pas pouvoir complètement jouir de cette vie. C’est vrai. Ca n’empêche pas qu’il faut qu’il y ait du plaisir – je différencie le plaisir et la jouissance. La jouissance est mortifère, non le plaisir. Car le plaisir se partage.
Ah ! le plaisir, mot délicat !, Au début de son pontificat. Jean-Paul II a beaucoup parlé du plaisir. Qu’est-ce que le plaisir, sinon ce qui est agréable, ce qui agrée. Nous cherchons instinctivement ce qui va consolider et valider notre existence. Comme analyste je peux vous dire que les gens sont d’abord désireux qu’on valide leur existence. Qu’on les reconnaisse comme capable. Pas qu’on les sauve, non, mais qu’on dise que ce qu’ils ont à faire, qu’ils sont capables de le faire.
Dans ma paroisse à Aix j’ai accompagné une famille, un couple que j’avais mariée, un jeune couple, puis ils ont eu un premier enfant, magnifique. Deuxième enfant avec une malformation décelée lors de la grossesse, discussions. Ils ont accepté l’enfant, elle est née. C’est une enfant qui a maintenant 12 ans, s’appelle Anne-Laure, qui est autiste, enfant difficile, plus qu’une écharde, et ils m’ont demandé de baptiser cette enfant. Et j’ai pleuré tout au long du baptême comme un idiot. En fait je ne supporte pas les enfants handicapés, c’est une de mes échardes, celle-là je peux vous la confier. J’ai pleuré tout le baptême, et il m’a fallu dix ans pour en reparler. Quand Anne-Laure a eu dix ans, j’ai dit à Laurence, sa maman, dis-moi, j’ai été nul au baptême d’Anne-Laure. Elle m’a dit « oh oui, vraiment », elle l’avait toujours pensé. Elle m’a dit c’était comme sa mère, tu pleurais. Et j’ai dit « qu’est-ce qu’il fallait que je te dise ? ». Elle m’a dit « il fallait que tu me dises – on est toujours amis – ce que m’a dit un pédopsychiatre à Marseille », la sainteté elle est cachée parfois là où on ne l’attend pas. Il a dit « madame et monsieur X. vous êtes capables d’élever cet enfant ». Voilà, ça c’est une parole. C’est une parole qui ne traite pas de l’angoisse. Et moi qu’avais-je fait au baptême ? J’avais inondé ses parents. de mon angoisse Le pédopsychiatre – d’accord, c’est un professionnel…, mais excusez moi, ils ne disent pas tous ça – lui il l’a dit. C’est cela la sainteté de l’instant, il dit à ce couple qui va le vivre, Anne-Laure à douze ans maintenant, et ce n’est pas facile, vraiment ce n’est pas facile, il dit la seule phrase qu’il fallait dire à ces parents et qui l’ont reçu comme une vocation : « vous êtes capables d’élever cette enfant ». C’est ce que j’appelle la sainteté de l’intelligence. Qu’il soit chrétien ou pas, je m’en fous, il l’a eu. C’est cela qui compte. Et lui, il n’a pas fait passer son angoisse. Il a renvoyé la personne à la capacité qu’elle a ; tandis que moi comme prêtre, même comme prêtre, au moment du baptême j’étais cassé, répandu et ce que je disais ne pouvait avoir de fécondité pour eux. Ils trouvaient ça touchant qu’un gros gaillard comme moi pleure. Mais cela ne fait pas avancer le schmilblick. C’est la grande différence entre le souci que nous avons et la sollicitude qui est d’engager l’autre en disant : ce que tu as à faire, tu es capable de le faire. C’est pour ça que Dieu est père, parce que cela c’est une paternité. L’énoncé de la paternité. « Ce que tu as à faire, tu es capable de le faire ». Eh bien, ce que nous cherchons d’agréable dans la vie, c’est ce qui nous valide, c’est ce qui nous conforte. C’est pas ce qui nous apporte simplement du plaisir. Si vous êtes venus ici aujourd’hui, ce n’est pas uniquement pour boire du vin au soleil. Pas uniquement .Certains oui, qui dorment maintenant, mais vous êtes venus parce que quelque chose que vous attendez dans cette journée, je ne sais pas laquelle, vient conforter, agréer, valider votre existence et vous avez besoin de ça, et nous sommes tous à la recherche d’une phrase, d’un sourire, d’un accueil de l’Eglise, d’un frère qui vienne agréer, me donner cette force intérieure qui fait que ce que j’ai à vivre, je peux le vivre. Et c’est la manière dont, si l’autre donne ça, il ne fait pas payer sa propre écharde. Il assume complètement cette écharde et il donne à l’autre, il s’appuie sur sa pauvre jambe claudicante qui fait mal en disant à l’autre « toi aussi tu as mal comme moi, mais je te crois capable de marcher avec cette béquille là, je te crois capable de marcher avec cette écharde que tu as dans ta chair ». Et c’est ce que l’homme attend. Regardez les rencontres dans l’évangile entre le Christ et les malades. En quelque sorte le Christ vient authentifier à l’intérieur ce que nous portions sans le savoir.
Je prends la Samaritaine – c’est une rencontre que j’adore. Il y a un homme et une femme, en plus on dit qu’il est le plus beau des enfants des hommes, donc je ne sais pas. Elle avait cinq maris, donc elle doit s’y connaître un peu en mecs, quand même ! Les apôtres sont partis à Auchan faire les courses, et ils sont tous deux au bord du puits. Et il dit une phrase que j’ai lu cinquante mille fois, puis un jour je l’ai vraiment entendue, comme cela arrive souvent dans l’évangile, on lit, on lit, on lit, et on n’écoute pas, puis un jour le hasard fait que tout d’un coup, parce qu’il y a une résonnance, une faiblesse, une blessure qui est venue en moi, et que d’un coup j’ai entendu autrement cette phrase. Il dit cette phrase incroyable : « Va, appelle ton mari et revient ici ». En fait il est gonflé, parce qu’il sait pertinemment qu’elle a eu cinq maris ; peu importe l’histoire on s’en fout. Mais il dit : « va, appelle ton mari et revient ici » C'est-à-dire, je prends, j’authentifie, je signe, j’accueille de tous mes bras d’homme l’amour, le désir que tu as des hommes et me mets à nu devant moi. Ce désir est beau et reste beau même si les réponses que tu as donné ne sont pas belles. « Va, appelle ton mari et revient ici », il n’est pas en train de dire, « avant de continuer toi et moi, il faudrait quand même qu’on s’éclaircisse sur la question morale. On m’a raconté, je ne sais pas si c’est vrai, que tu as quand même eu cinq maris successifs ». Vis-à-vis de l’Eglise actuellement, dans le contexte politique dans lequel nous sommes, il convient quand même, qu’avant de procéder à un nouveau mariage éventuel… voilà. Non pas du tout, pas du tout. Il est en train d’accueillir l’autre dans ce désir – en fait il y a des vrais désirs, il y a des vraies questions, il y a des mauvaises réponses. Ne jetons pas le bébé et l’eau du bain. Elle croyait que ce n’était pas le bon homme, ou l’homme qui convient, elle le jetait pour en prendre un autre. Mais elle est restée invariablement sur un désir qu’elle ne pouvait jamais satisfaire. D’ailleurs elle ne pouvait jamais satisfaire parce que son amour était un amour d’absolu. Comme tous les amours si nous les laissions parler. Mais Il lui dit, je reconnais intacte le désir que tu as, même si la réponse que tu as donnée n’est pas bonne. Mais la mauvaise réponse que tu as donnée n’invalide pas le désir authentique qui t’habite. C’est cela, tu es capable de vivre autre chose avec ce désir là. Alors que nous nous serions prêts à jeter dans les orties et le désir – ah non, une femme pareille. Et de même que notre écharde dans la chair, nous sommes prêts à jeter notre chair dans les orties.
Notre chair est tellement volage, sensuelle, jalouse, petite, que nous préférerions, à la messe, être de purs esprits. Pas du tout, il va falloir que nous plantions cet évangile dans la chair, là même où il y a l’écharde. Et ça va rentrer par l’écharde, c’est la porte d’entrée de la grâce de Dieu. C’est par la faiblesse que la force va venir. C’est par le désir incomplet, maladroit, immoral de cette Samaritaine, qu’elle va découvrir l’amour de Dieu. Ce n’est pas en éliminant le désir, c’est en allant au bout du désir. D’ailleurs quand vous tenez votre femme dans les bras, vous ne savez pas qu’au fond c’est Dieu que vous cherchez. Et vice et versa. Parce qu’au fond nous avons tous ce désir là, et que nous l’avons comblé – excusez-moi, non pas la femme – par des objets provisoires. Non, oui, mais enfin vous qui êtes dans le sacrement du mariage ou moi qui n’y suis pas. Vous, vous cherchez, à travers l’épouse que vous avez, que vous avez reconnue comme étant le chemin qui vous mène à Dieu, comme moi j’ai reconnu dans les bras vides que je suis la présence de Dieu. Peu importe comment on y va. De toute façon il y a autant d’échardes à avoir une épouse que de ne pas en avoir, vous êtes d’accord avec moi. Il n’y a pas d’harmonie parfaitement réussie, et les deux portent le bout d’écharde ou l’insatisfaction qui fait avancer.
Quand il dit à la Samaritaine, « va, appelle ton mari », il ne juge pas, il n’est pas complaisant. Il est à la bonne place, il est dans la bonne mesure, en reconnaissant ce qu’elle portait sans savoir qu’elle le portait pour l’authentifier. « Va, appelle ton mari », appelle celui que tu cherches encore.
Deuxième exemple, la femme, je ne sais pas si c’est Marie-Madeleine ou pas, qui vient embrasser les pieds de Jésus. Tous ces corps d’hommes qu’elle a cherché, si elle était prostituée – imaginons qu’elle était prostituée puisque c’est ce que raconte l’évangile. Elle a connu tous ces hommes, chaque fois elle savait qu’il n’y avait rien derrière. Dans tous ces corps qui l’ont eu, sauf deux pieds vont la sauver, deux simples pieds. Elle va se jeter sur ces deux pieds, et des pieds elle va remonter au ciel. C’est Marie-Madeleine.
Zachée est trop petit, certainement avec un complexe de supériorité, comme souvent les petits, ne voyez aucune allusion à ce que je raconte. Mais souvent les petits ils ont un petit complexe d’infériorité ou de supériorité. Il est sur un arbre pour voir plus haut évidemment. Il lui dit : « descends, je vais chez toi ». Je vais là où tu es où, dans ta petite vie. Et on l’agrandir….en t’appauvrissant encore
Et vous pouvez prendre l’autre qui se croit immobilisé parce qu’il est attaché à ce grabat de puanteur. Il ne lui dit pas, lève-toi de ton grabats et jette ton grabat. Il lui dit « prends ton grabat et marche ».
Chaque fois que le Christ prend en compte, non pas une sorte de guérison miraculeuse, où les choses iraient mieux demain parce que, en fait, moi je te débarrasse du grabat. Non, tu vas marcher avec ton grabat. Tu vas descendre de ton arbre parce que petit tu es, mais grand tu es dans ton cœur, parce que tu vas me recevoir chez toi. Samaritaine tu as aimé les hommes mais c’est Dieu que tu cherchais mais tu ne le savais pas, mais ton désir était vrai. Et c’est ça que la reconnaissance de la blessure que nous avons qui est le lieu de la rencontre avec Dieu.
Je fini par une petite histoire, pas du tout chrétienne, chinoise. Je crois que c’est un académicien, qui raconte cette histoire simple : quand on casse un vase en Chine, ce qui ne vous est jamais arrivé. Un vase de Chine, un beau vase précieux; nous on essaye de recoller en s’arrangeant pour ne pas voir les fissures, tandis que les chinois mettent à l’endroit même de la fissure un fil d’or. Et ce fil d’or sera l’histoire de cevase. Vous ne saviez pas ça, c'est-à-dire le fil d’or souligne l’endroit où il a été cassé pour signifier que c’est le plus bel endroit de ce vase. Eh bien c’est exactement ça. La grâce va rentrer – c’est le fil d’or. Nous nous voudrions offrir à Dieu de net, de l’honnête. Il y a des trucs qui ne me plaisent pas en moi, mais voilà, pourvu que ça s’arrange. Pas du tout, c’est par à même que Dieu nous tient. Il fait de cette fissure, qui nous empoisonne tellement l’existence, il en fait, par le fil d’or qu’Il a tissé à l’intérieur de la brèche, parce qu’en fait cette écharde elle fait brèche dans le bloc que nous formons face à Dieu. Et là il rentre, et là il y a de la place pour une rencontre entre ce qu’il donne, la grâce qui s’inspire, qui s’immisce, qui s’infiltre à l’intérieur de nous.
C’est un renversement de l’arithmétique ordinaire. Ce pourquoi nous luttons sans arrêt, pied à pied avec ce que l’autre me provoque ou ce que je me provoque moi-même et que je considère comme l’imperfection signée de ma vie, alors que c’est à cet endroit que Dieu écrit dans ma faiblesse son histoire, et donc la mienne.
Merci de votre attention.
Questions :
La souffrance n’est-elle pas révoltante quand même ?
Si, il y a des moments où il y une telle béance. Paul disait dans l’écharde, on a gloussé après infiniment : il était bossu, il était asthmatique, il était diabétique, homosexuel… de toute façon on ne saura rien, heureusement. Il y a des moments où il y a une telle blessure, une telle béance, un tel drame. Mais il y a une différence entre la révolte qui va ouvrir à la rencontre, et la révolte qui va renfermer.
Je prends un exemple, en psy, vraiment celui qui est dans la plainte, la plainte; c’est une demande et une forteresse. On croit que la personne veut être sauvée ; pas du tout, elle veut se plaindre.
Moi j’ai de braves paroissiennes – je ne dirais pas où ni qui – qui m’entretiennent toutes les semaines de la même plainte. Et je ne sais même plus qui est qui, « mais vous comprenez à ce moment là mon neveu m’a téléphoné et c’est lui qui m’a dit ça… et moi je lui ai répondu… » Bon voilà. Elles sont dans la plainte, elles sont enfermées dans une forteresse, on ne peut plus les attacher, on ne peut plus les rejoindre. Dieu s’arrangera. Mais il y a des gens qui sont dans une révolte qui les détruit. Et il y a une révolte qui construit. Et quand vous regardez bien – en fait je pense à Jean-Paul II parce que je pense qu’il y avait là même… ce que j’appelle l’effet de résonnance entre ce dont nous souffrons et ce à quoi nous pouvons nous ouvrir. Quand Jean-Paul II a accepté d’être vu comme défiguré, abîmé à la fin de sa vie alors que nous l’avons aimé au début de sa vie, viril, humoristique, drôle, bel homme, plein d’allant et qu’il a dit cette phrase tout simple : « vous avez aimé un Pape jeune, vous aimerez un Pape vieux » ; et qu’il avait parfaitement raison, il avait un moment compris pour qu’on ne confonde pas Karol Wojtyła, super sportif, et la grâce de Dieu ; il fallait qu’à un moment le Karol s’efface pour qu’on voit la grâce. Nous avons eu un message très fort renvoyé à ce moment là dans l’Eglise, que la force se déploie dans la faiblesse. S’il a hésité à démissionner ce n’est pas tant pour les histoires politiques de l’Eglise, c’est possible, mais c’est surtout pour qu’il s’efface devant ce que Dieu dit. Il y avait de quoi se révolter, mais bon, il y a pire encore. Le problème est assez complexe parce qu’il y a des gens qui souffrent. Il n’y a pas de proportionnalité entre le tragique et le drame. Je m’explique, il y a des gens qui peuvent, dans un camp de concentration dire que la vie est belle – ce n’est pas moi qui le dit, je n’ai jamais été et je ne fais qu’emprunter la phrase même d’Etthy Hillesum qui dit « c’est là la vie, la vie est là ». Je ne sais pas comment j’aurais fait, je pense… enfin. A un moment donné elle découvre, au bout, au bout, au bout, elle découvre que là la vie est belle. D’ailleurs il y a un Italien qui en a fait un film qui est poignant ; parce que ce n’est pas une injure. C'est-à-dire que nous, nous croyons qu’il y a une incompatibilité entre la souffrance et la joie. Le saint ne le croit pas, il dit qu’elles peuvent s’épouser. Le saint à un moment donné – ça c’est une conception trop psychique que la souffrance exclu la joie. Mais en fait au fond, au bout, au bout, au bout, pour des gens qui l’ont exploré, comme par exemple elle, mais je pense à d’autres – à un moment donné quand Claire Ly raconte dans le camp de Cambodgien, vous connaissez l’histoire de cette Cambodgienne, elle raconte qu’à un moment le pardon est venu comme cela, comme irrigué alors qu’elle était dans la haine, dans la revanche de tout ce que leur faisait vivre les Khmers Rouges. Et à un moment, en plein milieu d’une rizière, parce qu’il y avait deux fleurs qu’elle avait réussi à cueillir, bravant la surveillance de ses gardiens. Et les deux fleurs ont été comme un étonnement, et d’étonnement en étonnement elle est revenue à une joie intérieure et elle dit à un moment donné : « il y a quelque chose qui doit ternir ma joie, ah oui, je suis prisonnière ». Mais la joie est prouvée de ce contact avec l’être des choses qu’elle avait retrouvé par la grâce de Dieu d’ailleurs, c’est ce qu’elle raconte après l’avoir mise en « re-contact », il y a une compatibilité entre une certaine souffrance et la joie. Je n’ose pas trop le dire, je ne l’ai pas vécu assez profondément. Mais certains qui ont été au bout le disent. Et eux ont fait, non pas de leur écharde, mais de leur croix une joie, qui n’est pas une joie qui efface la souffrance mais qui affame la souffrance, qui la cantonne, qui la ramène à ce quelle est. La joie aura raison de la souffrance que je subi. Ca les saints l’on subi cette manière d’affamer la souffrance. En fait nous souffrons de souffrir, et nous souffrons de souffrir de souffrir. Et donc le saint est celui qui va ramener la souffrance là où elle est, et pour qu’elle n’ait pas le dernier mot, pour qu’on puisse sortir de cette souffrance, la joie qui s’y cachait, non pas de souffrir, mais d’être vivant à l’intérieur.
Dans le film de la passion de Gibson, que moi j’ai apprécié, personnellement, que j’ai défendu en tout cas, surtout certains passages. Il y a un passage incroyable, les personnages secondaires sont inouïs, Marie est d’une force, d’une intensité, d’une compassion extrêmement juste. Jésus tombe pour la ixième fois, avant que Simon de Sirène ne l’aide à porter sa croix. Et Marie se penche sur le visage tuméfié du Christ, Il a déjà un œil gonflé et on voit la lèvre s’ouvrir, etc. et Il parle mais on entend à peine ses phrases et elle se penche et Il lui dit – Il est là, elle le tient pour qu’Il continue, non pas – elle voudrait de tout son cœur de femme et de mère que ça s’arrête mais elle sent que le combat qu’Il mène, elle doit l’aider à le mener, et Il lui dit cette phrase, qui n’est d’ailleurs pas une phrase de la Passion, mais une phrase de l’Apocalypse : « Mère, maintenant je fais toute chose nouvelle » C’est l’oreille de Marie qui nous permet que le Christ dise cette phrase incroyable qu’au cœur même du pire, Il réordonne, Il remodèle, Il transforme les choses. C’est en ça que, dans la théologie, la souffrance est salvatrice. Non pas parce qu’il est bon de souffrir, ça c’est une connerie. Il n’y a pas pire dans l’Eglise, et on en a souvent parlé avec Brice, que ces justifications de la souffrance ce n’est pas une question… Et s’il y a une guerre que Dieu mène c’est bien contre la mort et contre la souffrance. Brice et moi on n’aime pas ce texte que les gens prennent aux enterrements : « la mort n’est rien, tu es juste passé à côté. » La mort ce n’est pas rien, c’est horrible, c’est sournois, c’est méchant, c’est l’ennemi de Dieu, c’est l’ennemi de l’homme. Ca c’est l’écriture. Moi je commence une homélie d’obsèques en disant Dieu ne veut pas la mort, ce n’est pas l’ami de la mort, il n’y a pas de justificatif et cette espèce d’équation stupide qui consiste à croire que plus on souffre, plus on mérite le paradis… pas de commentaire. Par contre qu’à l’intérieur de la souffrance, Il déracine celui qui voudrait nous voir capituler, c’est ça qu’il fait. Donc bien entendu que la souffrance est révoltante, mais elle est révoltante au sens qu’elle est un appel de grâce. Pas un appel d’une espèce de secours, c’est qu’à l’intérieur tu es capable de… comme l’avait dit cette maman…
Le car vous attend…
Frère Jean-François Noël
Auteur du livre :
« Le désir inconscient de Dieu » Editions DDB
Parce qu’au fond aimer c’est bien, mais ça peut faire souffrir… Et le charmant époux que vous avez à votre gauche, ou votre droite, ça dépend, ou la conjointe, derrière vous ou à cinq mètres derrière, ça dépend de l’âge du couple. C’est celui avec qui vous avez pris le risque qu’il puisse vous faire souffrir, et c’est certainement celui qui vous fera le plus souffrir. Cela peut paraître incroyable, mais c’est ainsi. Quel sens cela peut-il prendre ?
C’est pareil avec Dieu, quand on prend le risque de s’approcher de quelqu’un, qu’il soit de l’autre côté du visible, ou dans le visible, on prend le risque d’une ouverture et donc d’une vulnérabilité. Et d’ailleurs c’est cela qui fait – il doit y avoir un ange qui n’est pas d’accord parce que j’ai un sifflement dans l’oreille– que l’on prend le risque d’être blessé. Il y a des jours où on pourrait se demander pourquoi il était nécessaire de passer par cette vulnérabilité…
Samedi dernier, dans ma paroisse, je célébrais le mariage de deux jeunes « loulous »… je voyais bien qu’ils n’étaient pas prêts. J’avais envie de mettre au bas de leur dossier « immaturité spectaculaire », je vais peut être le mettre quand même d’ailleurs. En même temps je comprends qu’il y ait du ludique autour du mariage. Mais la question silencieuse n’est-elle pas : Comment vont-ils tenir ? ». , Pour les préparer quelque peu, je leur disais quand « on choisit quelqu’un », on ne choisit pas quelqu’un, on le reconnaît. Les fiancés ne se choisissent, ils se reconnaissent. Je pense que les anciens peuvent acquiescer, c’est pareil dans l’engagement religieux ou sacerdotal, on reconnaît que cette personne-là ou Dieu en personne, qu’on n’a pas forcément rationnellement choisi d’ailleurs, sera celle qui me donnera à être le plus moi-même et que quand elle n’est pas là, ou que quand il n’est pas là, je ne peux pas faire advenir ce que je suis, parce que j’en n’ai pas la clé.
C’est pour cela que je pense que le nom du mariage, le vrai nom intime du mariage est le suivant « je deviens ce que je dois être quand tu es là ». Le problème c’est qu’au bout d’un moment on ne sait plus qui est qui. Au bout de 40 ans de mariage le mélange est tel – moi quand j’étais petit je croyais que les charcutières épousaient les charcutiers, c’est d’ailleurs vrai, mais avant d’être charcutière elle était peut être autre chose. Mais je pensais que les gens s’assemblaient, se mettaient ensemble parce qu’ils se ressemblaient. Pas du tout, ce n’est qu’au bout d’un moment ils finissent par se ressembler. Parce qu’il y a eu cette « pénétration » – au sens symbolique du terme – de l’un dans l’autre, et que « ce qu’il est m’a fait naître à moi-même ». Peut-être que je ne le reconnais pas toujours et que ce qu’elle a été en bien et en mal, m’a fait naître comme homme ; que ce qu’elle a été comme femme et comme mère m’a fait naître. Mais je crois que le nom intime de l’engagement, ce que nous avons vécu Brice et moi avec Dieu – je crois qu’on peut le dire aussi par rapport à Dieu, je vais devenir ce que j’ai à devenir quand tu es là et quand je ne deviens pas quand tu n’es pas là. Pourquoi ?
Parce que c’est l’autre qui a la clé de mon intériorité. Je n’ai pas la clé. Le principe même de ma vie intérieure, de ce que je porte comme secret, c’est l’autre qui l’a, et le pire est qu’il ne sait même pas qu’il a la clé. Mais il m’est un envoyé afin que je devienne ce que je pressens pouvoir être.
Quand on s’engage l’un envers l’autre, comme Dieu s’est engagé avec moi – j’espère – et que j’essaye de m’engager avec Lui, c’est effectivement qu’Il a cette sollicitude de me faire naître à moi-même. Evidemment, comme toute naissance – vous le savez mesdames – il y a un passage par une mort non prévue, par quelque événement qui va faire mal. Ce n’est pas que je veuille justifier cette blessure. Et pourtant quelque chose, que j’avais pas prévu de faire mourir, et sans quoi je ne pourrais pas être un vrai vivant.
C’est un sujet qui m’est cher parce que comme « psy » ou comme prêtre, je suis sensible à ce dont souffre les hommes et les femmes et je m’aperçois qu’il y a une blessure que Dieu ne veut jamais guérir. En tout cas moi j’en ai une, je ne vous dirai pas laquelle ça ne vous regarde pas, même si vous me mettez sous la torture. D’ailleurs je ne suis pas le seul, Saint Paul l’a dit dans une petite phrase que je trouve magnifique : « Dieu a mis dans ma chair une écharde ». Je viens de finir d’écrire un livre sur le sujet. Donc j’ai réfléchit à cette écharde parce que, même comme thérapeute, on ne pet aller jusqu’au bout d’une parfaite guérison. Comme on le dit dans ce métier, on ne guérit pas, on aide les gens à épouser cette blessure, à e faire une vie. D’ailleurs quelque chose qui rejoint la vie chrétienne, c’est qu’on n’est pas complètement guéri, moi je suis comme Paul, j’ai demandé par – lui c’est trois fois – moi c’est mille, je vous donne tous les trucs : Lourdes, des retraites, le jeûne (pas tellement, j’y arrive pas vraiment). J’ai demandé à Dieu de m’enlever cette épine et Il ne me l’a pas enlevé.
Et non pas qu’il ait été indifférent à d’autres demandes. Et même des choses que n’avais pas prévu qu’Il s’y intéresserait, Il les a exhaussé. Sur tout ce que j’ai demandé et surtout quand j’ai renoncé à être entendu… je l’ai été, à sa manière, évidemment !
Mais je veux parler de cette chose là qui empoisonne intérieurement la vie, qui vraiment si je pouvais m’en débarrasser je serais le plus heureux des hommes, et nous avons chacune la vôtre. Apparemment, personne ne dit rien, car chacun pense à ses petites affaires, chacun en fait le tour, et souvent cela peut être un peu lié à l’autre, même pas mal lié à l’autre. Parce que, bizarrement, l’homme ou la femme qu’on aime appuie, malgré lui, sur l’écharde.
Il suffit d’avoir eu mal une fois à une dent, pour savoir que l’on passe toute sa journée à vérifier avec son doigt qu’elle est toujours là, et qu’elle fait toujours mal. Curieux non ? Et bien c’est pareille, il suffit que vous vous approchiez de l’autre pour que ce que vous avez comme poison intérieur, se mette à vibrer, fasse mal. Alors, ou Dieu est sadique, ou Dieu a beaucoup de dossiers, ou Il y a du retard au paradis, comme dans toutes les administrations.
Ce qui est encore plus curieux que, si on se racontait son écharde, les autres de nous dire que nous sommes bien bêtes de nous en faire. Mais nous savons combien cela empoisonne la vie. Cela relève peut-être du vice ou du fantasme inavouable : « je ne supporte pas les dames qui ont un chapeau vert » - cela tombe bien il n’y en a pas ce soir – mais voilà, cela peut être n’importe quoi. Ça peut être des choses, qui au fond, vous empêchent de vous satisfaire pleinement de la vie que vous avez reçue, et vous croyez que sans cette écharde la vie serait plus facile, et que vous seriez plus aimable, et que vous seriez moins en colère et moins angoissé, et que vous «seriez plis facile à vivre », ce que pense votre conjoint.
J’ai donc essayé de réfléchir pourquoi Dieu, s’il y a une logique, une raison, une sagesse en Dieu, pourquoi Dieu a laissé à Paul cette écharde. Il existe dans une phrase extraordinaire 2 Cor 12 : « Dieu a planté en ma chair une écharde afin que je ne m’enorgueillisse pas - c’est d’ailleurs un mot sur lequel tout le monde hésite à la lecture générale, donc il faut le répéter - J’ai donc demandé par trois fois que Dieu me l’enlève, et Il ne l’a pas enlevée – je le cite de mémoire – et – les deux phrases qui suivent sont les plus belles de la vie chrétienne – Dieu lui a répondu : « Ma grâce te suffit. C’est Ma force qui se déploie dans ta faiblesse. »
Alors partant de ça, deuxième constat, j’ai lu, il y a deux étés, les écrits intimes de Mère Térésa, qui m’ont mis en colère, non pas contre elle, mais contre Dieu. Puisqu’elle a vécu trois ans de délice de contact avec Dieu et cinquante ans de ténèbres. De ténèbres vraiment complètes au point qu’elle hurlait dans sa prière à Dieu qu’Il l’enlève de ces ténèbres, qu’Il lui ôte cette obscurité de son cœur. J’ai refermé le livre avec colère en disant, comme Sainte Thérèse d’Avila qui disait à Dieu, « à la manière dont tu traites tes amis, on comprend que tu es si peu ! » – c’est à peu près la réponse que je me faisais.
Après coup, je constatais qu’elle n’avait jamais, bizarrement désespéré, jamais. Alors, ou elle est très courageuse, ou alors c’est autre chose. Et puis j’ai eu cette intuition, il y a peut être un lien secret entre ce dont elle souffre et ce qu’elle apporte aux autres. En l’occurrence, certes elle a vécu l’abandon de Dieu, mais qui a-t-elle aidé ? les abandonnés.
C'est-à-dire, pour aider efficacement quelqu’un, il faut être de la même blessure. Pour qu’elle ait pu entendre à ce point l’appel des agonisants de Calcutta, il a fallu qu’elle vive quelque chose de cette agonie face à Dieu. C’est l’effet de la résonnance. L’effet de l’écharde. Si Dieu lui a laissé cette écharde énorme, ce n’est pas qu’une écharde, c’est un pieu… - d’ailleurs le mot grec « scolops » veut dire pieu. Nous, nous contenterons d’une écharde, d’un pal, même. Si Dieu a laisser dans la vie de mère Térésa ces immenses ténèbres, non pas pour la retenir sadiquement, c’est parce qu’elle pouvait entendre à travers ce qu’elle vivait avec Lui, ce qu’elle pouvait donner aux autres. Il y a une parenté entre ce que nous pouvoir apporter et ce dont nous souffrons intérieurement. Encore faut-il que nous ayons désigné notre écharde – c’est d’ailleurs une écharde liée à l’amour, liée au fait d’aimer – il faut donc que nous ayons identifié ce dont nous souffrons et c’est peut être là que s’écrit, se dessine notre vocation personnelle de sainteté.
Donc pour moi les saints ce ne sont pas uniquement ces braves gens qui sont dans nos églises statufiés, ou dans les vitraux, et qui sont bien sages, immobiles. Pour moi la sainteté c’est vraiment cette réponse originale, singulière, personnelle, que personne d’autre n’a jamais faite ; et ce que je pourrais faire de mon humanité. C’est pour cela qu’il y a les saints d’un moment et les saints d’un instant. Et une caissière, au magasin Auchan d’Istres qui réussi à faire de ce lieu, que vous imaginez « magnifique », un lieu d’humanité, elle est aimable avec tout le monde ; elle est incroyable, à chaque fois que je passe, je vérifie qu’elle est gentille et elle. Et essayez d’être gentil à Auchan d’Istres, essayez deux minutes. Et elle fait de ce lieu - je ne sais pas si elle est sainte à côté, peut être que c’est un monstre, mais je ne crois pas - mais elle, en cet endroit, elle, elle a planté une part d’humanité. Presqu’invisible, une décision qu’elle a prise qu’elle serait aimable, accueillante, bienveillante, attentionnée avec les gens. D’ailleurs il y a plus de monde à sa caisse qu’à d’autres quand elle est là. Et donc pour cela je défends la sainteté de l’ordinaire. Même si on est saint que deux minutes, cela compte pour l’éternité.
Encore faut-il que nous ayons fait l’hypothèse qui est la suivante, c’est qu’il y a un lien entre ce qui m’est laissé comme écharde et ce qui pourrait m’indiquer la réponse de ce que je pourrais faire de mon humanité. Identifions l’écharde, cela peut être un défaut personnel, une maladie, des angoisses, mais ça peut être aussi ce que provoque l’autre, parce que souvent c’est toujours en lien avec ce qu’est l’autre. Au fond le conjoint ou la conjointe ou le frère, c’est quand même celui à qui l’on fait le plus payer son angoisse. Alors il y a peut être derrière une première leçon qui serait la suivante, c’est que – moi j’ai vu des communautés entières se battre sur la longueur d’un cierge, avec des gens par ailleurs très intelligents. Ou se battre sur la couleur d’une étole. La disproportion est toujours le signe d’angoisse. Et que dans la vie de couple, il y a bien eu un moment où vous vous êtes mis dans une telle colère, vous êtes devenu ce monstre incroyable parce que la poubelle a été déplacée de trois centimètres là où il ne le fallait pas. C’est les dames qui rient, messieurs je peux vous en inventer d’autres… Mais remarquez l’écharde est liée à ce truc inavouable, ridicule, qui nous déclenche incroyablement des angoisses archaïques, infantiles. Alors je crois que la première leçon du saint c’est la suivante : je n’ai pas à faire payer mon écharde aux autres. Autrement dit, ce n’est pas moi qui l’ai inventé d’ailleurs, l’angoisse va s’arrêter ici. Elle s’arrêtera à moi. C’est la chose la plus difficile, regardez la vie des saints, jamais ils n’imposent. Et je pense qu’ils ne sont pas ni sans angoisse, ni sans écharde, ni sans vice, ni sans je-ne-sais-pas-quoi, je ne crois pas ça. Par contre il y a quelque chose qui s’arrête à eux : je ne veux pas être le lieu de la contagion, l’angoisse c’est la contagion. Le matin vous vous levez, vous êtes de mauvaise humeur, je ne sais pas pourquoi, vous faites passer cette mauvaise humeur à votre mari qui, rencontrant la boulangère, trouve que le pain est finalement dégueulasse et que d’ailleurs il a envie de lui dire parce que ça fait des années que… et de fil en aiguille je ne sais pas quoi. Mais vous avez vu la contagion, elle est immédiate. D’ailleurs vous avez vu la société elle est dans une contagion d’angoisse actuellement. Hier je passais, pour faire un mariage à Istres, dans le vieil Istres, j’avise un monsieur qui est sur son toit et je lui pose la question – je n’étais pas en col romain, j’avais mon aube pour célébrer le mariage – je l’avise, comme on avise en Provence, je lui dis : « Monsieur, vous avez des tuiles qui sont cassées » ; il me dit : « mais tu es qui toi, toi que tu me parles, je te connais même pas ».
L’angoisse s’arrêtera à moi, c’est déjà la première leçon. Parce que combien nous faisons payer aux autres nos propres angoisses parce que nous n’avons pas – le problème c’est l’identification de cette angoisse, cette écharde – il y a une phrase du Christ qui est terrible : « prends ta croix et suis moi ». Nous nous croyons avoir lu : « accepte de souffrir et ça ira mieux après ». Ce n’est pas ce qui est écrit. En fait ce qui est écrit : « prends ta crois et suis moi », il y a deux verbes actifs déterminants, prends ce qui te paraît t’empêcher de marcher et marche. Au fond nous attendons d’aller mieux et d’être un peu parfait pour aller vers l’évangile, alors que nous devons y aller, même si c’est en boitant, même si c’est en rampant, nous irons. Il vaut mieux y aller en rampant que de ne pas y aller du tout. Et même s’il faut que je claudique parce que j’ai mal à cette écharde qui m’empêche de marcher correctement, même s’il faut que j’y aille, etc. C’est ça que le Christ dit : « prends ce qui apparemment est un obstacle à ta marche et marche avec. » Il ne dit pas de l’enlever. Il dit, contrairement aux apparences, ce qui te paraît l’obstacle de ta vie que ce soit la croix générale – en fait l’écharde c’est un petit bout de la croix, pour parler métaphore, c’est un petit bout de la croix plantée dans notre cœur, notre chair – donc ce qui fait apparemment mal, je peux en faire quelque chose. Ce n’est pas que j’aurai moins mal, enfin d’une manière indirecte, vous allez voir vous comment. En fait cette idée m’est venue non seulement de mère Térésa, donc de la parenté entre ce dont elle souffre et ce qu’elle donne - incroyable quand vous ne saviez pas qu’elle souffrait de ces ténèbres. Jamais aucune photo de mère Térésa ne trahit les ténèbres dans lesquels elle était, jamais. Au contraire, son visage a l’air lumineux, transfiguré avec toutes ses rides au point qu’on a l’impression d’y lire toute l’histoire du monde. On a envie de l’embrasser comme une bonne pomme ratatinée qu’elle est, tellement elle paraît bonne, sereine. Hors elle vivait à l’intérieur des ténèbres, donc ces ténèbres ne sont pas des ténèbres qui l’ont empêché de vivre mais qui , presque paradoxalement ont irrigué l’écoute et attisé cette résonnance qui lui ont permis d’entendre vraiment ces pauvres.
Et quand vous lisez la vie des saints, il y a toujours un écho incroyable entre ce dont ils ont souffert et ce qu’ils ont donné aux autres. Parce que plutôt que de le faire payer, c’est une manière d’aiguillonner notre être pour qu’il soit généreux. Ce dont je souffre, je peux en faire non seulement une offrande, mais je vais l’utiliser comme « m’obliger à aller vers l’autre ». Je deviens le mendiant
Il y aurait donc une secrète parenté entre ce que Dieu nous laisse et ce que nous pouvons. Il sait que si il nous l’enlevait, nous risquerions de nous endormir, et devenir cette chose tiède, molle, satisfaite. C’est un peu comme si il fallait tenir une certaine dose d’insatisfaction, d’une certaine frustration qui nous empêche de ne pas pouvoir complètement jouir de cette vie. C’est vrai. Ca n’empêche pas qu’il faut qu’il y ait du plaisir – je différencie le plaisir et la jouissance. La jouissance est mortifère, non le plaisir. Car le plaisir se partage.
Ah ! le plaisir, mot délicat !, Au début de son pontificat. Jean-Paul II a beaucoup parlé du plaisir. Qu’est-ce que le plaisir, sinon ce qui est agréable, ce qui agrée. Nous cherchons instinctivement ce qui va consolider et valider notre existence. Comme analyste je peux vous dire que les gens sont d’abord désireux qu’on valide leur existence. Qu’on les reconnaisse comme capable. Pas qu’on les sauve, non, mais qu’on dise que ce qu’ils ont à faire, qu’ils sont capables de le faire.
Dans ma paroisse à Aix j’ai accompagné une famille, un couple que j’avais mariée, un jeune couple, puis ils ont eu un premier enfant, magnifique. Deuxième enfant avec une malformation décelée lors de la grossesse, discussions. Ils ont accepté l’enfant, elle est née. C’est une enfant qui a maintenant 12 ans, s’appelle Anne-Laure, qui est autiste, enfant difficile, plus qu’une écharde, et ils m’ont demandé de baptiser cette enfant. Et j’ai pleuré tout au long du baptême comme un idiot. En fait je ne supporte pas les enfants handicapés, c’est une de mes échardes, celle-là je peux vous la confier. J’ai pleuré tout le baptême, et il m’a fallu dix ans pour en reparler. Quand Anne-Laure a eu dix ans, j’ai dit à Laurence, sa maman, dis-moi, j’ai été nul au baptême d’Anne-Laure. Elle m’a dit « oh oui, vraiment », elle l’avait toujours pensé. Elle m’a dit c’était comme sa mère, tu pleurais. Et j’ai dit « qu’est-ce qu’il fallait que je te dise ? ». Elle m’a dit « il fallait que tu me dises – on est toujours amis – ce que m’a dit un pédopsychiatre à Marseille », la sainteté elle est cachée parfois là où on ne l’attend pas. Il a dit « madame et monsieur X. vous êtes capables d’élever cet enfant ». Voilà, ça c’est une parole. C’est une parole qui ne traite pas de l’angoisse. Et moi qu’avais-je fait au baptême ? J’avais inondé ses parents. de mon angoisse Le pédopsychiatre – d’accord, c’est un professionnel…, mais excusez moi, ils ne disent pas tous ça – lui il l’a dit. C’est cela la sainteté de l’instant, il dit à ce couple qui va le vivre, Anne-Laure à douze ans maintenant, et ce n’est pas facile, vraiment ce n’est pas facile, il dit la seule phrase qu’il fallait dire à ces parents et qui l’ont reçu comme une vocation : « vous êtes capables d’élever cette enfant ». C’est ce que j’appelle la sainteté de l’intelligence. Qu’il soit chrétien ou pas, je m’en fous, il l’a eu. C’est cela qui compte. Et lui, il n’a pas fait passer son angoisse. Il a renvoyé la personne à la capacité qu’elle a ; tandis que moi comme prêtre, même comme prêtre, au moment du baptême j’étais cassé, répandu et ce que je disais ne pouvait avoir de fécondité pour eux. Ils trouvaient ça touchant qu’un gros gaillard comme moi pleure. Mais cela ne fait pas avancer le schmilblick. C’est la grande différence entre le souci que nous avons et la sollicitude qui est d’engager l’autre en disant : ce que tu as à faire, tu es capable de le faire. C’est pour ça que Dieu est père, parce que cela c’est une paternité. L’énoncé de la paternité. « Ce que tu as à faire, tu es capable de le faire ». Eh bien, ce que nous cherchons d’agréable dans la vie, c’est ce qui nous valide, c’est ce qui nous conforte. C’est pas ce qui nous apporte simplement du plaisir. Si vous êtes venus ici aujourd’hui, ce n’est pas uniquement pour boire du vin au soleil. Pas uniquement .Certains oui, qui dorment maintenant, mais vous êtes venus parce que quelque chose que vous attendez dans cette journée, je ne sais pas laquelle, vient conforter, agréer, valider votre existence et vous avez besoin de ça, et nous sommes tous à la recherche d’une phrase, d’un sourire, d’un accueil de l’Eglise, d’un frère qui vienne agréer, me donner cette force intérieure qui fait que ce que j’ai à vivre, je peux le vivre. Et c’est la manière dont, si l’autre donne ça, il ne fait pas payer sa propre écharde. Il assume complètement cette écharde et il donne à l’autre, il s’appuie sur sa pauvre jambe claudicante qui fait mal en disant à l’autre « toi aussi tu as mal comme moi, mais je te crois capable de marcher avec cette béquille là, je te crois capable de marcher avec cette écharde que tu as dans ta chair ». Et c’est ce que l’homme attend. Regardez les rencontres dans l’évangile entre le Christ et les malades. En quelque sorte le Christ vient authentifier à l’intérieur ce que nous portions sans le savoir.
Je prends la Samaritaine – c’est une rencontre que j’adore. Il y a un homme et une femme, en plus on dit qu’il est le plus beau des enfants des hommes, donc je ne sais pas. Elle avait cinq maris, donc elle doit s’y connaître un peu en mecs, quand même ! Les apôtres sont partis à Auchan faire les courses, et ils sont tous deux au bord du puits. Et il dit une phrase que j’ai lu cinquante mille fois, puis un jour je l’ai vraiment entendue, comme cela arrive souvent dans l’évangile, on lit, on lit, on lit, et on n’écoute pas, puis un jour le hasard fait que tout d’un coup, parce qu’il y a une résonnance, une faiblesse, une blessure qui est venue en moi, et que d’un coup j’ai entendu autrement cette phrase. Il dit cette phrase incroyable : « Va, appelle ton mari et revient ici ». En fait il est gonflé, parce qu’il sait pertinemment qu’elle a eu cinq maris ; peu importe l’histoire on s’en fout. Mais il dit : « va, appelle ton mari et revient ici » C'est-à-dire, je prends, j’authentifie, je signe, j’accueille de tous mes bras d’homme l’amour, le désir que tu as des hommes et me mets à nu devant moi. Ce désir est beau et reste beau même si les réponses que tu as donné ne sont pas belles. « Va, appelle ton mari et revient ici », il n’est pas en train de dire, « avant de continuer toi et moi, il faudrait quand même qu’on s’éclaircisse sur la question morale. On m’a raconté, je ne sais pas si c’est vrai, que tu as quand même eu cinq maris successifs ». Vis-à-vis de l’Eglise actuellement, dans le contexte politique dans lequel nous sommes, il convient quand même, qu’avant de procéder à un nouveau mariage éventuel… voilà. Non pas du tout, pas du tout. Il est en train d’accueillir l’autre dans ce désir – en fait il y a des vrais désirs, il y a des vraies questions, il y a des mauvaises réponses. Ne jetons pas le bébé et l’eau du bain. Elle croyait que ce n’était pas le bon homme, ou l’homme qui convient, elle le jetait pour en prendre un autre. Mais elle est restée invariablement sur un désir qu’elle ne pouvait jamais satisfaire. D’ailleurs elle ne pouvait jamais satisfaire parce que son amour était un amour d’absolu. Comme tous les amours si nous les laissions parler. Mais Il lui dit, je reconnais intacte le désir que tu as, même si la réponse que tu as donnée n’est pas bonne. Mais la mauvaise réponse que tu as donnée n’invalide pas le désir authentique qui t’habite. C’est cela, tu es capable de vivre autre chose avec ce désir là. Alors que nous nous serions prêts à jeter dans les orties et le désir – ah non, une femme pareille. Et de même que notre écharde dans la chair, nous sommes prêts à jeter notre chair dans les orties.
Notre chair est tellement volage, sensuelle, jalouse, petite, que nous préférerions, à la messe, être de purs esprits. Pas du tout, il va falloir que nous plantions cet évangile dans la chair, là même où il y a l’écharde. Et ça va rentrer par l’écharde, c’est la porte d’entrée de la grâce de Dieu. C’est par la faiblesse que la force va venir. C’est par le désir incomplet, maladroit, immoral de cette Samaritaine, qu’elle va découvrir l’amour de Dieu. Ce n’est pas en éliminant le désir, c’est en allant au bout du désir. D’ailleurs quand vous tenez votre femme dans les bras, vous ne savez pas qu’au fond c’est Dieu que vous cherchez. Et vice et versa. Parce qu’au fond nous avons tous ce désir là, et que nous l’avons comblé – excusez-moi, non pas la femme – par des objets provisoires. Non, oui, mais enfin vous qui êtes dans le sacrement du mariage ou moi qui n’y suis pas. Vous, vous cherchez, à travers l’épouse que vous avez, que vous avez reconnue comme étant le chemin qui vous mène à Dieu, comme moi j’ai reconnu dans les bras vides que je suis la présence de Dieu. Peu importe comment on y va. De toute façon il y a autant d’échardes à avoir une épouse que de ne pas en avoir, vous êtes d’accord avec moi. Il n’y a pas d’harmonie parfaitement réussie, et les deux portent le bout d’écharde ou l’insatisfaction qui fait avancer.
Quand il dit à la Samaritaine, « va, appelle ton mari », il ne juge pas, il n’est pas complaisant. Il est à la bonne place, il est dans la bonne mesure, en reconnaissant ce qu’elle portait sans savoir qu’elle le portait pour l’authentifier. « Va, appelle ton mari », appelle celui que tu cherches encore.
Deuxième exemple, la femme, je ne sais pas si c’est Marie-Madeleine ou pas, qui vient embrasser les pieds de Jésus. Tous ces corps d’hommes qu’elle a cherché, si elle était prostituée – imaginons qu’elle était prostituée puisque c’est ce que raconte l’évangile. Elle a connu tous ces hommes, chaque fois elle savait qu’il n’y avait rien derrière. Dans tous ces corps qui l’ont eu, sauf deux pieds vont la sauver, deux simples pieds. Elle va se jeter sur ces deux pieds, et des pieds elle va remonter au ciel. C’est Marie-Madeleine.
Zachée est trop petit, certainement avec un complexe de supériorité, comme souvent les petits, ne voyez aucune allusion à ce que je raconte. Mais souvent les petits ils ont un petit complexe d’infériorité ou de supériorité. Il est sur un arbre pour voir plus haut évidemment. Il lui dit : « descends, je vais chez toi ». Je vais là où tu es où, dans ta petite vie. Et on l’agrandir….en t’appauvrissant encore
Et vous pouvez prendre l’autre qui se croit immobilisé parce qu’il est attaché à ce grabat de puanteur. Il ne lui dit pas, lève-toi de ton grabats et jette ton grabat. Il lui dit « prends ton grabat et marche ».
Chaque fois que le Christ prend en compte, non pas une sorte de guérison miraculeuse, où les choses iraient mieux demain parce que, en fait, moi je te débarrasse du grabat. Non, tu vas marcher avec ton grabat. Tu vas descendre de ton arbre parce que petit tu es, mais grand tu es dans ton cœur, parce que tu vas me recevoir chez toi. Samaritaine tu as aimé les hommes mais c’est Dieu que tu cherchais mais tu ne le savais pas, mais ton désir était vrai. Et c’est ça que la reconnaissance de la blessure que nous avons qui est le lieu de la rencontre avec Dieu.
Je fini par une petite histoire, pas du tout chrétienne, chinoise. Je crois que c’est un académicien, qui raconte cette histoire simple : quand on casse un vase en Chine, ce qui ne vous est jamais arrivé. Un vase de Chine, un beau vase précieux; nous on essaye de recoller en s’arrangeant pour ne pas voir les fissures, tandis que les chinois mettent à l’endroit même de la fissure un fil d’or. Et ce fil d’or sera l’histoire de cevase. Vous ne saviez pas ça, c'est-à-dire le fil d’or souligne l’endroit où il a été cassé pour signifier que c’est le plus bel endroit de ce vase. Eh bien c’est exactement ça. La grâce va rentrer – c’est le fil d’or. Nous nous voudrions offrir à Dieu de net, de l’honnête. Il y a des trucs qui ne me plaisent pas en moi, mais voilà, pourvu que ça s’arrange. Pas du tout, c’est par à même que Dieu nous tient. Il fait de cette fissure, qui nous empoisonne tellement l’existence, il en fait, par le fil d’or qu’Il a tissé à l’intérieur de la brèche, parce qu’en fait cette écharde elle fait brèche dans le bloc que nous formons face à Dieu. Et là il rentre, et là il y a de la place pour une rencontre entre ce qu’il donne, la grâce qui s’inspire, qui s’immisce, qui s’infiltre à l’intérieur de nous.
C’est un renversement de l’arithmétique ordinaire. Ce pourquoi nous luttons sans arrêt, pied à pied avec ce que l’autre me provoque ou ce que je me provoque moi-même et que je considère comme l’imperfection signée de ma vie, alors que c’est à cet endroit que Dieu écrit dans ma faiblesse son histoire, et donc la mienne.
Merci de votre attention.
Questions :
La souffrance n’est-elle pas révoltante quand même ?
Si, il y a des moments où il y une telle béance. Paul disait dans l’écharde, on a gloussé après infiniment : il était bossu, il était asthmatique, il était diabétique, homosexuel… de toute façon on ne saura rien, heureusement. Il y a des moments où il y a une telle blessure, une telle béance, un tel drame. Mais il y a une différence entre la révolte qui va ouvrir à la rencontre, et la révolte qui va renfermer.
Je prends un exemple, en psy, vraiment celui qui est dans la plainte, la plainte; c’est une demande et une forteresse. On croit que la personne veut être sauvée ; pas du tout, elle veut se plaindre.
Moi j’ai de braves paroissiennes – je ne dirais pas où ni qui – qui m’entretiennent toutes les semaines de la même plainte. Et je ne sais même plus qui est qui, « mais vous comprenez à ce moment là mon neveu m’a téléphoné et c’est lui qui m’a dit ça… et moi je lui ai répondu… » Bon voilà. Elles sont dans la plainte, elles sont enfermées dans une forteresse, on ne peut plus les attacher, on ne peut plus les rejoindre. Dieu s’arrangera. Mais il y a des gens qui sont dans une révolte qui les détruit. Et il y a une révolte qui construit. Et quand vous regardez bien – en fait je pense à Jean-Paul II parce que je pense qu’il y avait là même… ce que j’appelle l’effet de résonnance entre ce dont nous souffrons et ce à quoi nous pouvons nous ouvrir. Quand Jean-Paul II a accepté d’être vu comme défiguré, abîmé à la fin de sa vie alors que nous l’avons aimé au début de sa vie, viril, humoristique, drôle, bel homme, plein d’allant et qu’il a dit cette phrase tout simple : « vous avez aimé un Pape jeune, vous aimerez un Pape vieux » ; et qu’il avait parfaitement raison, il avait un moment compris pour qu’on ne confonde pas Karol Wojtyła, super sportif, et la grâce de Dieu ; il fallait qu’à un moment le Karol s’efface pour qu’on voit la grâce. Nous avons eu un message très fort renvoyé à ce moment là dans l’Eglise, que la force se déploie dans la faiblesse. S’il a hésité à démissionner ce n’est pas tant pour les histoires politiques de l’Eglise, c’est possible, mais c’est surtout pour qu’il s’efface devant ce que Dieu dit. Il y avait de quoi se révolter, mais bon, il y a pire encore. Le problème est assez complexe parce qu’il y a des gens qui souffrent. Il n’y a pas de proportionnalité entre le tragique et le drame. Je m’explique, il y a des gens qui peuvent, dans un camp de concentration dire que la vie est belle – ce n’est pas moi qui le dit, je n’ai jamais été et je ne fais qu’emprunter la phrase même d’Etthy Hillesum qui dit « c’est là la vie, la vie est là ». Je ne sais pas comment j’aurais fait, je pense… enfin. A un moment donné elle découvre, au bout, au bout, au bout, elle découvre que là la vie est belle. D’ailleurs il y a un Italien qui en a fait un film qui est poignant ; parce que ce n’est pas une injure. C'est-à-dire que nous, nous croyons qu’il y a une incompatibilité entre la souffrance et la joie. Le saint ne le croit pas, il dit qu’elles peuvent s’épouser. Le saint à un moment donné – ça c’est une conception trop psychique que la souffrance exclu la joie. Mais en fait au fond, au bout, au bout, au bout, pour des gens qui l’ont exploré, comme par exemple elle, mais je pense à d’autres – à un moment donné quand Claire Ly raconte dans le camp de Cambodgien, vous connaissez l’histoire de cette Cambodgienne, elle raconte qu’à un moment le pardon est venu comme cela, comme irrigué alors qu’elle était dans la haine, dans la revanche de tout ce que leur faisait vivre les Khmers Rouges. Et à un moment, en plein milieu d’une rizière, parce qu’il y avait deux fleurs qu’elle avait réussi à cueillir, bravant la surveillance de ses gardiens. Et les deux fleurs ont été comme un étonnement, et d’étonnement en étonnement elle est revenue à une joie intérieure et elle dit à un moment donné : « il y a quelque chose qui doit ternir ma joie, ah oui, je suis prisonnière ». Mais la joie est prouvée de ce contact avec l’être des choses qu’elle avait retrouvé par la grâce de Dieu d’ailleurs, c’est ce qu’elle raconte après l’avoir mise en « re-contact », il y a une compatibilité entre une certaine souffrance et la joie. Je n’ose pas trop le dire, je ne l’ai pas vécu assez profondément. Mais certains qui ont été au bout le disent. Et eux ont fait, non pas de leur écharde, mais de leur croix une joie, qui n’est pas une joie qui efface la souffrance mais qui affame la souffrance, qui la cantonne, qui la ramène à ce quelle est. La joie aura raison de la souffrance que je subi. Ca les saints l’on subi cette manière d’affamer la souffrance. En fait nous souffrons de souffrir, et nous souffrons de souffrir de souffrir. Et donc le saint est celui qui va ramener la souffrance là où elle est, et pour qu’elle n’ait pas le dernier mot, pour qu’on puisse sortir de cette souffrance, la joie qui s’y cachait, non pas de souffrir, mais d’être vivant à l’intérieur.
Dans le film de la passion de Gibson, que moi j’ai apprécié, personnellement, que j’ai défendu en tout cas, surtout certains passages. Il y a un passage incroyable, les personnages secondaires sont inouïs, Marie est d’une force, d’une intensité, d’une compassion extrêmement juste. Jésus tombe pour la ixième fois, avant que Simon de Sirène ne l’aide à porter sa croix. Et Marie se penche sur le visage tuméfié du Christ, Il a déjà un œil gonflé et on voit la lèvre s’ouvrir, etc. et Il parle mais on entend à peine ses phrases et elle se penche et Il lui dit – Il est là, elle le tient pour qu’Il continue, non pas – elle voudrait de tout son cœur de femme et de mère que ça s’arrête mais elle sent que le combat qu’Il mène, elle doit l’aider à le mener, et Il lui dit cette phrase, qui n’est d’ailleurs pas une phrase de la Passion, mais une phrase de l’Apocalypse : « Mère, maintenant je fais toute chose nouvelle » C’est l’oreille de Marie qui nous permet que le Christ dise cette phrase incroyable qu’au cœur même du pire, Il réordonne, Il remodèle, Il transforme les choses. C’est en ça que, dans la théologie, la souffrance est salvatrice. Non pas parce qu’il est bon de souffrir, ça c’est une connerie. Il n’y a pas pire dans l’Eglise, et on en a souvent parlé avec Brice, que ces justifications de la souffrance ce n’est pas une question… Et s’il y a une guerre que Dieu mène c’est bien contre la mort et contre la souffrance. Brice et moi on n’aime pas ce texte que les gens prennent aux enterrements : « la mort n’est rien, tu es juste passé à côté. » La mort ce n’est pas rien, c’est horrible, c’est sournois, c’est méchant, c’est l’ennemi de Dieu, c’est l’ennemi de l’homme. Ca c’est l’écriture. Moi je commence une homélie d’obsèques en disant Dieu ne veut pas la mort, ce n’est pas l’ami de la mort, il n’y a pas de justificatif et cette espèce d’équation stupide qui consiste à croire que plus on souffre, plus on mérite le paradis… pas de commentaire. Par contre qu’à l’intérieur de la souffrance, Il déracine celui qui voudrait nous voir capituler, c’est ça qu’il fait. Donc bien entendu que la souffrance est révoltante, mais elle est révoltante au sens qu’elle est un appel de grâce. Pas un appel d’une espèce de secours, c’est qu’à l’intérieur tu es capable de… comme l’avait dit cette maman…
Le car vous attend…
Frère Jean-François Noël
Auteur du livre :
« Le désir inconscient de Dieu » Editions DDB

